Sibelius est-il vraiment le plus mauvais compositeur du monde ?

Bien que la plupart des œuvres de Sibelius soient devenues des tubes du répertoire classique dans les pays anglo-saxons et asiatiques, la France continue de se méfier du plus grand compositeur des pays scandinaves. Sa musique y est peu jouée et dans leur ostracisme, les Français pèchent surtout par ignorance. Il faut dire aussi que le rejet de cette musique, jugée réactionnaire et folklorisante par le courant sériel (mené par Pierre Boulez), et la diatribe de Leibowitz, pour qui Sibelius était « le plus mauvais compositeur du monde », n’ont pas facilité à faire connaître l’œuvre du compositeur finlandais. Fort heureusement, son art fait depuis quelque temps l’objet d’une lente réhabilitation au sein des musiciens français, notamment de l’école spectrale (Dufourt, Grisey, Murail…) et gagne peu à peu du terrain dans la programmation des salles de concert. La musique de Sibelius n’est pas d’un abord facile, un rien sévère, elle doit être apprivoisée. Cet univers fait de variations délicates, de tensions, de violence contenue… peut sembler déroutant à la première écoute. Pourtant, si l’on prend la peine de s’immerger dans ce monde particulier, on y découvrira de véritables merveilles comme ce Concerto pour violon Op. 47 et le fameux Cygne de Tuonela, réédités par Speaker Corners.

Un musicien tourmenté

Sibelius naît en Finlande le 8 décembre 1865 au nord d’Helsinki dans une famille lettrée. Il étudie le droit mais l’abandonne rapidement au profit de la musique.
À l’âge de 20 ans, il entre à l’Institut de musique d’Helsinki pour apprendre le violon. De 1889 à 1891, il poursuit et affine sa formation à Berlin puis à Vienne. Contrairement à ce qu’il aurait souhaité, il ne deviendra jamais un virtuose de cet instrument et n’intègrera pas l’orchestre philharmonique de Vienne. Il se tourne ensuite vers l’enseignement et la composition.
De retour à Helsinki en 1892, il y enseigne la théorie musicale. Encouragé par son entourage, malgré de longues périodes de dépression et de sérieux problèmes avec l’alcool, il se consacre presque exclusivement à la composition. Sa symphonie pour solistes, chœur et orchestre, Kullervo, le rend célèbre dans son pays. Il devient le musicien de toute une nation et obtient, par la même occasion, une bourse d’État annuelle qui lui permet de travailler l’esprit tranquille. En 1895, il compose la suite Lemminkäinen Op. 22 dont l’une des parties, Le Cygne de Tuonela, devait connaître un succès immense.

En 1904, Sibelius gagne une bourgade reculée, Järvenpää, à quarante kilomètres au nord d’Helsinki. La nature, la pureté des lacs et les nuits étoilées, la fonte des neiges et l’envol des cygnes migrateurs lui inspirent quelques-unes de ses plus belles pages orchestrales. Il ne quitte son chalet forestier que pour des tournées de concerts. En 1927, il publie ses ultimes partitions et se retranche dans un silence artistique quasi définitif jusqu’à sa mort le 20 septembre 1957, à l’âge de quatre-vingt-onze ans. Sibelius a écrit sept symphonies, des poèmes symphoniques, des musiques de scène, de nombreuses pièces pianistiques et de musique de chambre…

Le cygne de Tuonela

Le Cygne de Tuonela est extrait d’une suite pour orchestre en quatre parties créée à Helsinki le 13 avril 1896. Il est inspiré des aventures de Lemminkainen que relate l’épopée populaire scandinave du Kalevala. Cette seconde partie de la suite est le plus souvent donnée en concert, extraite du reste de l’œuvre. Elle est célèbre pour son solo de cor anglais qui n’est pas sans évoquer le faune debussyste écrit à la même époque.

 

Le concerto pour violon

Terminé en 1903, l’unique concerto pour violon de Sibelius a été écrit à une époque où le compositeur connaissait la gloire. Il constitue une œuvre de transition plus proche déjà de l’esprit un rien austère des partitions suivantes. La création en 1904 à Helsinki avec le violoniste Victor Novaček et son auteur à la baguette fut un échec, souvent attribué à la technique défectueuse du soliste. Les modifications apportées l’année suivante par Sibelius eurent pour effet de condenser la structure de l’œuvre, d’alléger la partie de violon et d’enrichir la partie d’orchestre.

Cette deuxième version fut donnée avec succès – il ne s’est jamais démenti depuis – en 1905 à Berlin par Richard Strauss et le violoniste Karl Halir. Contrairement à d’autres concertos célèbres, notamment celui de Tchaïkovski, le jeu violonistique chez Sibelius est soumis à la structure musicale. L’orchestre est considéré comme un interlocuteur à part entière, à tel point que les thèmes sont répartis entre les deux protagonistes.

Une sincérité d’expression et un respect de l’écriture qui forcent l’admiration 

David Oïstrakh a sans cesse excellé dans la musique qu’il jouait. Grâce à son érudition musicale, il a toujours su exalter les grandes pages pour violon des maîtres classiques et romantiques. Il possédait une sincérité d’expression, une noblesse et un respect de l’écriture qui forcent l’admiration encore aujourd’hui, 43 ans après sa mort.

Dans cet enregistrement de 1959 du Concerto Op. 47 (COLUMBIA MS 6157), pas d’effets de manche ni de vibrato déplacé, la netteté des attaques de l’archet et la pureté du son du soliste russe illuminent à merveille la partition. L’Orchestre de Philadelphie tire sa légitimité par le soyeux de ses cordes, sa grâce, son enthousiasme et son unité, notamment dans le premier mouvement, d’une redoutable complexité : un allegro moderato qui fait entrer directement le soliste sur un trémolo de cordes reconnaissable entre tous.

Une réédition exemplaire qui se distingue par sa clarté comme son équilibre et dont l’approche saine et lumineuse est le fruit d’un beau travail d’équipe entre le chef Eugène Ormandy, l’orchestre et le « roi David ». Le plaisir est complet et s’achève sur un Cygne de Tuonela clairement architecturé à l’impact mélodique immédiat.

Dans les enregistrements historiques, on écoutera avec une grande attention la version noble et altière de Jascha Heifetz, l’élégance tonique de Ginette Neveu ou bien encore la rayonnante sonorité de Christian Ferras. Parmi les versions modernes, j’avoue un faible pour celle de Vadim Repim qui respire la sensualité et un goût prononcé pour le travail bien fait.

Philippe Demeure
pour Analog Collector

Note technique : 08/10 – Bon équilibre soliste-orchestre. Bonne dynamique et bel étagement des plans sonores. Pressage de qualité.

 

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