«Les Liaisons dangereuses 1960», ou la résurrection d’un incunable

« Intéressé par la musique de Thelonious  Monk. Stop. Pour un film… Stop. »

C’est le contenu du télégramme envoyé en août 1958 par le producteur Marcel Romano à Harry Colomby, l’impresario de Thelonious Monk.

Fin juillet 1959, Romano organise deux sessions d’enregistrements pour la bande originale du film Les Liaisons dangereuses 1960, de Roger Vadim. Encore aujourd’hui, l’importante contribution de Monk au film (sa seule et unique participation à une BO de long métrage) n’a jamais fait l’objet d’un album et reste indissociable de la pellicule.

Monk et Marcel

À l’époque, Marcel Romano – à la fois producteur, agent et directeur musical du Club Saint-Germain (le temple du jazz dans la capitale) – avait déjà produit les BO Des femmes disparaissent avec Art Blakey and the Jazz Messengers, Un témoin dans la ville avec Barney Wilen, Kenny Dorham, Duke Jordan et Kenny Clarke et surtout Ascenseur pour l’échafaud avec Miles Davis. C’est donc tout naturellement que Roger Vadim lui donna carte blanche pour choisir les musiciens chargés d’enregistrer la BO de son prochain film, Les Liaisons dangereuses 1960.

« Le jazz faisait partie intégrante de la scène artistique
centrée autour de Saint-Germain-des-Prés.
Il était donc tout à fait logique que les jeunes réalisateurs
de la nouvelle vague utilisent dans leurs films la musique
qu’ils entendaient chaque nuit dans les clubs.
»

Thelonious Monk et Marcel Romano s’étaient rencontrés pour la première fois au début du mois de juin 1954 à Paris lors du 3e Salon du jazz à la salle Pleyel. C’était le premier séjour du pianiste à Paris et Marcel Romano était ravi de lui faire visiter la « Ville lumière » à pied. Les deux hommes se retrouvent ensuite lors des fréquents voyages de Romano à New York, où ils font également de nombreuses promenades. « On aimait bien marcher tous les deux et on faisait de très longues balades. Je me souviens qu’une fois, c’était le 4 juillet, la ville était vide et on a marché de chez lui, sur la 63e rue jusqu’à la 125e à Harlem. »

Monk et Barney, un oubli discographique majeur

Les séances d’enregistrement étaient initialement prévues à Paris, à l’occasion d’une tournée européenne de Monk à l’automne 1958. Celle-ci fut annulée à cause de l’emploi du temps surchargé du pianiste. Le producteur français doit donc se déplacer à New York pour organiser les sessions au Nola Studio. Il apporte dans ses bagages le scénario et le timing précis de chaque scène.

« Une partie des titres a été enregistrée avec Monk
accompagné de Sam Jones à la contrebasse, Art Taylor
à la batterie et Charlie Rouse et Barney Wilen au saxes ténor (…).
On peut entendre cette session dans le film, mais elle ne figure
sur aucun album. La deuxième séance eut lieu deux jours après celle
de Monk et les titres enregistrés par le groupe d’Art Blakey
ont été utilisé pour les scènes de fête chez Miguel. »

Bien que la musique de Monk occupe la place la plus importante dans la BO du film de Roger Vadim, seules les sessions d’Art Blakey and the Jazz Messengers ont fait l’objet d’un album, sorti à l’époque sur le label Fontana.

La séance d’enregistrement de Monk eut lieu le 27 juillet 1959 au Nola’s Penthouse Studio dans le Steinway Building de la 57e rue à New York, avec Tommy Nola comme ingénieur du son et Marcel Romano pour directeur artistique. Le groupe formé pour cette session était unique, en raison de l’addition du saxophoniste français Barney Wilen, au quartet habituel de Monk (Charlie Rouse au sax ténor, Sam Jones à la contrebasse et Art Taylor à la batterie). L’existence de notes de Marcel Romano ainsi qu’une bande master stéréo montrent que la sortie d’un disque 33 tours 30 cm était prévue en France, sur le label Fontana (sous-label de Phillips).

Les thèmes

Si l’on retrouve des incontournables du répertoire monkien, comme Rhythm-a-ning, Well, You Needn’t ou Crepuscule with Nellie, d’autres titres font figure de raretés, voire d’inédits. Comme Light Blue, un thème de 16 mesures dont c’est ici le seul enregistrement de studio et où le compositeur l’expérimente avec une rythmique inhabituelle. We’ll Understand It Better, By and By est la seule version enregistrée de cet hymne gospel composé par Charles Albert Tindley en 1905. Six in One, un thème en piano solo où Monk montre, encore une fois, son incroyable talent d’improvisation. D’autres titres dignes d’intérêt sont présents sur les bandes de production, comme Off Minor : une prise incomplète en trio (piano, saxophone, contrebasse) ; ou encore Epistrophy : deux prises incomplètes avec le quartet. D’autres prises incomplètes ou alternatives, des répétitions, ainsi que des discussions entre les musiciens et Marcel Romano, éclairent d’un jour nouveau les méthodes d’enregistrement de Monk. Toutes les bandes sont stéréo, 15ips (38 cm), format 1⁄4’’ et en très bon état, compte tenu de leur ancienneté. L’enregistrement est clair, avec une image stéréo large, un bruit de fond réduit et très peu de souffle.

 

DISQUE 1
A1. Rhythm-a-Ning (5:45) / A2. Crepuscule with Nellie
 (5:14) / A3. Six in One (4:26) / A4. Well, You Needn’t
 (4:57) / B1. Pannonica (solo) (2 :25) / B2. Pannonica (solo)
 (2 :54) / B3. Pannonica (quartet) (6:19) / B4. Ba-Lue Bolivar Ba-Lues-Are
 (6 :56) / B.5 Light Blue (2:44) 
/ B.6 We’ll Understand It Better By and By (1 :47).

DISQUE 2
C1. Rhythm-a-Ning (alternate 5:35) / C2. Crepuscule with Nellie (Take one 2 :26) / C3. Pannonica (45 Master 6:51) / C4. Light Blue (45 Master 4:09) / D1. Well, You Needn’t (unedited 6 :45) / D2. Light Blue (making of 14 :13).

Un projet ambitieux et une pêche miraculeuse

Les coproducteurs de ce projet sont Frédéric Thomas, François Le Xuan et Zev Feldman. Fred Thomas dirige le célèbre label français Sam Records (récompensé au CES de Las Vegas 2014), qui a notamment édité des incunables de Lester Young, Chet Baker, Donald Byrd, Barney Wilen, John Lewis et Sacha Distel… François Le Xuan est un producteur et ingénieur du son basé à Paris qui a réalisé de nombreux projets d’archives pour Universal Music, Sony, EMI et son propre label Saga Jazz. Zev Feldman, qui est basé à Los Angeles, est connu pour avoir publié, entres autres, des inédits de Bill Evans, Wes Montgomery, John Coltrane, Stan Getz, Charles Lloyd pour Resonance Records.

En 2014, Frédéric Thomas et François Le Xuan contactent des parents et des amis de Marcel Romano à la recherche d’incunables : « Nous recherchions des enregistrements inédits de Barney Wilen. Nous n’avons pas trouvé les enregistrements que nous recherchions, mais par hasard nous avons découvert un ensemble complet de bandes de studio portant le nom de Thelonious Monk ! Nous savions que Monk avait enregistré la musique du film « Les Liaisons Dangereuses 1960 », mais nous ne nous attendions pas à trouver ces bandes 55 ans après la sortie du film. Ce fut un moment assez magique ! »

Fin 2014, Zev Feldman collabore au projet en établissant le contact avec la famille Monk pour obtenir les autorisations nécessaires et pouvoir enfin éditer cette cession historique.

Présentation luxueuse en coffret, avec 2 disques vinyles 180g pressés chez Pallas en Allemagne et livret de 52 pages. Édition numérotée et limitée à 5 000 copies pour le monde. Sortie nationale le 22 avril 2017 pour le Disquaire Day.

 

Comments are closed.