La « Symphonie fantastique » ou la naissance de l’orchestre moderne

Un monument à la gloire de l’orchestre

La Symphonie fantastique d’Hector Berlioz est un véritable monument du XIXe siècle. Un monument de la musique symphonique, de l’imagination, du modernisme et de la musique tout court. La maîtrise technique dont fait preuve le compositeur en matière de forme, d’harmonie, d’orchestration et de connaissances sur les possibilités techniques des instruments est tout simplement stupéfiante. La manière avec laquelle il parvient à imaginer la sonorité de ses audaces créatrices, à transformer sa fantaisie en notes qui atteignent la perfection, à ne rien laisser au hasard, relève du génie.

Berlioz connaît ses prédécesseurs, mais c’est la découverte des symphonies de Beethoven qui l’enthousiasme par-dessus tout. Sans les imiter, il donne une nouvelle dimension à ce répertoire. Dès l’origine, il souhaite composer une grande symphonie autour d’un thème – épisode de la vie d’un artiste – qui serait quasi-réaliste, teintée d’éléments autobiographiques, mais qui évoquerait aussi un songe (peut-être sous l’effet de l’opium). Plus tard, Berlioz affirmera que cette vie d’artiste était entièrement imaginaire. On a beaucoup écrit à ce sujet qui est loin d’être clos. On parle de première véritable musique à programme mais aussi de naissance de l’orchestre moderne.

La Symphonie fantastique explore les frontières de l’impossible et de la folie

On pourrait presque s’étonner de voir un jeune homme, âgé d’à peine 27 ans, composer pareil chef-d’œuvre. Mais il est habité par le désir de créer une partition exceptionnelle et rien de l’entrave, ni le manque de maturité, ni la routine. La Symphonie fantastique, créée en 1830, est surtout le fruit d’une grande érudition musicale et musicologique qui explore les frontières de l’impossible et de la folie.

Mitropoulos et Berlioz, une somptueuse évidence

En 1959, avec Mitropoulos à la tête de l’Orchestre philharmonique de New York, la musique de Berlioz s’épanouit dans un univers sonore opulent, d’une vivacité rythmique et mélodique peu commune. Ici, rien de convenu, et tout, pourtant, semble aller de soi : proportion, équilibre, densité du discours. Précision du trait, nuancier des couleurs orchestrales fourni, tout révèle ici une direction magistrale. Puissance du premier mouvement, vigueur irrésistible du second, urgence du finale, richesse harmonique… tout ici est simplement somptueux.

La concurrence la plus directe à l’enregistrement de Mitropoulos réédité par Speakers Corner (Columbia MS 6030) est la version de Charles Munch,  mise en boîte en 1954 sous les couleurs du label RCA. À la tête de l’Orchestre philharmonique de Boston, le chef français impose ses talents de conteur en distillant savamment le grandiose ou la grâce, le prévisible ou l’inattendu et fait bien plus que séduire l’oreille. Il sait la captiver autant que Mitropoulos.

Autre proposition passionnante, la version moderne de Pierre Boulez, chez Deutsche Grammophon en 1997, avec l’Orchestre de Cleveland, d’une habileté technique et stylistique très sûre dans une belle acoustique. On évoquera aussi la version « historiquement informée », datée de 1993, de John Eliot Gardiner chez Philips. L’Orchestre révolutionnaire et romantique s’y pare de mille feux crépusculaires. Le jeu des instruments du XIXe siècle est d’une fraîcheur et d’un équilibre sans égal. C’est divin à écouter, qui plus est dans d’excellentes conditions techniques.

Quatre visages d’une musique singulière et puissante, quatre propositions de qualité qui rendent difficile un classement définitif. J’avoue néanmoins un petit faible pour la version de Mitropoulos pour sa magnificence et ses contrastes orageux. Et dans un tout autre registre, pour l’enregistrement décapant de Gardiner.

Philippe Demeure
pour Analog Collector

Note technique : 09/10 – Orchestre large, bien défini avec une bonne localisation des pupitres. Léger souffle nullement gênant. Très bonne dynamique. Pressage de qualité.

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