« Eroica », opus majeur

Speakers Corner Records réédite la Symphonie n° 3 dite « Héroïque », de Beethoven enregistrée à la fin des années 1950 avec le Columbia Symphony Orchestra par le chef d’origine allemande Bruno Walter. Très mal accueillie par la critique lors de sa création, celle-ci est là pourtant une des pages orchestrales les plus extraordinaires de Beethoven. Retour sur la vie de ce compositeur hors norme et écoute comparée de quelques interprétations majeures de cette œuvre-clé du grand répertoire.

Beethoven naît à Bonn en 1770 et grandit dans un environnement intellectuel et musical stimulant. Les signes précoces de son talent musical sont exploités de façon assez rude par son père, chanteur dans la chapelle de la cour de Cologne. Il effectue au printemps 1787 un bref voyage à Vienne où il fait la connaissance de Mozart mais cette rencontre s’avère infructueuse.

En novembre 1792, Beethoven se rend une nouvelle fois à Vienne pour y étudier cette fois-ci avec Joseph Haydn. Il ne quittera plus la capitale autrichienne. Il s’impose, notamment dans les milieux aristocratiques, par ses talents d’improvisateur au piano, composant beaucoup pour cet instrument — sonates et concertos notamment. Sa première symphonie ne sera jouée toutefois qu’en 1800. La même année, il termine la série de Six quatuors à cordes, opus 18. Les œuvres composées par la suite, dans les premières années du XIXe siècle, montrent qu’il a parfaitement assimilé le style classique viennois.

« Symphonie à la mémoire d’un grand homme »

La période s’étendant de la Symphonie n° 3, commencée en 1803 et terminée en 1804, à la Symphonie n° 8, publiée en 1812, est souvent qualifiée de décennie héroïque. La troisième symphonie est composée du reste dans l’esprit de la Révolution française, avec dédiée à « Buonaparte » que Beethoven admire à cette époque. Toutefois, lorsque Bonaparte se fait couronner Empereur, Beethoven arrache la page de titre de sa symphonie et modifie la dédicace en la remplaçant par « Symphonie à la mémoire d’un grand homme ». À l’issue de sa première exécution publique à Vienne le 7 avril 1805, la critique qualifia cette œuvre majeure d’« assommante, interminable et décousue ».

La surdité croissante, décelée pour la première fois en 1789, suscite chez lui un sentiment d’isolement social de plus en plus fort. C’est dans les années 1810 que Beethoven atteint le sommet de sa gloire. Devenu totalement sourd vers 1818, Beethoven communique dans ses dernières années avec des carnets de conversation sur lesquels les visiteurs écrivent ce qu’ils ont à dire, lui-même répondant oralement. Dans les années 1820, la gloire de Rossini porte ombrage à celle de Beethoven. La création de la Neuvième Symphonie en mai 1824 n’en est pas moins un grand triomphe personnel. Beethoven meurt en 1727 à Vienne et plusieurs milliers de personnes suivront son convoi funéraire.

L’œuvre de Beethoven est très vaste. Il mènera à son terme le style classique de Haydn et de Mozart, mais avec une exaltation des sentiments personnels inconnue avant lui. Les œuvres de la dernière période de la vie de Beethoven se définissent toutes par leur caractère très personnel, d’une grande audace formelle, souvent admiré mais rarement égalé.

 « Avec Beethoven le compositeur
devient un artiste indépendant
vivant de sa production »

Beethoven changea la perception du compositeur, jadis considéré comme un artisan travaillant sur ordre de l’Église ou d’un aristocrate protecteur, désormais artiste indépendant vivant de sa production. Son influence musicale fut à la fois vaste et assez limitée — l’imiter était pour beaucoup de musiciens inenvisageable. Par bien des aspects, l’exemple de Beethoven fut souvent paralysant, notamment pour Schubert qui lui tourna le dos, puis Brahms. Pour la symphonie et le quatuor à cordes, ce n’est que dans les dernières années du XIXe siècle, et dans les premières du XXe, avec Bruckner, Mahler et Schoenberg que l’héritage beethovénien fut pleinement assumé.

Bruno Walter ou l’art du conteur

Bruno Walter a toujours eu beaucoup d’affinités avec les symphonies de Beethoven qu’il a enregistrées plusieurs fois à partir des années 1930 et jusqu’à la fin de sa carrière à plus de 80 ans. Fort intéressants sur le plan interprétatif, ces phonogrammes les plus anciens bénéficient malheureusement d’une prise de son médiocre, en rapport avec les techniques de captation de l’époque, qui les rendent, à mon sens, pas très agréables à écouter. Pour les inconditionnels, on nommera néanmoins l’enregistrement majestueux de janvier 1941 avec l’Orchestre philharmonique de New York.

À l’écoute de cette célèbre « Héroïque » mise en boîte en 1958, nous constatons que le style Walter n’a pas vieilli : gestes larges, sens remarquable de l’architecture – Allegro con brio –, goût du détail, magnifique étagement des plans sonores  – Adagio assai –, grand enthousiasme de la battue – Scherzo… Il nous en dit plus même sur Beethoven que de jeunes chefs actuels, plus attentifs au métronome qu’à autre chose.

Le maestro nous conte une épopée haute en couleurs : l’enthousiasme est constant. La poésie aussi.

Un témoignage splendide de l’un des plus grands chefs du XXe siècle que nous avons la chance de pouvoir entendre dans de parfaites conditions techniques.

Dans les versions historiques, on citera la solennité d’Otto Klemperer, qui divise les mélomanes les plus avertis mais il y a une telle présence orchestrale qu’on se laisse séduire.

On évoquera sans hésiter l’intégrale des symphonies de Beethoven dirigées par Herbert von Karajan (enregistrement des années 1970) qui baignent dans un éclat sonore radieux et des tempi époustouflants. Bonne prise de son également.

Enfin, dans les versions récentes, on saluera le travail fougueux d’Emmanuel Krivine à la tête de sa Chambre philharmonique sur instruments d’époque : un travail bien charpenté, un sens averti de la couleur et de l’équilibre, un style allant et délié où l’esprit mélodique de Beethoven s’épanouit idéalement.

Sur le marché du vinyle audiophile actuel, l’enregistrement de Bruno Walter s’impose tant par sa qualité musicale que sonore.

Philippe Demeure
pour Analog Collector

COLUMBIA/SPEAKERS CORNER MS 6036
Note technique : 09/10 – Magnifique prise de son claire, aérée et dynamique. Bel étagement des plans sonores. Pressage de qualité. Une réussite.

 

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